Photography by Christian Poveda COUNTERCULTURELOCALS / mai 2014

LE GANG DES MARA 18 : QUAND LE SANG ET L’ENCRE COULENT

Photos de Christian Poveda
Texte de Sophie Pinchetti

Gravés dans leurs peaux, les tatouages qui ornent le corps des membres des Mara-18 l’un des plus grands gangs Latino Américain, sont un signe d’engagement, une signature dangereuse sur la peau, un signe d’appartenance, qui mène souvent, à un dénouement fatal, voir létal. Mort, sang et rébellion, voici les trois mots par lesquels jure le gang des Mara-18 (aussi appelé Barrio 18 ou Calle 18). Né à Los Angeles, le gang Mara-18 sème désormais la terreur au Salvador.

«  La Vida Loca » est sans doute l’un des documentaires les plus envoutants de ces dernières années. Le journaliste et documentaliste Christian Poveda a su dresser un portrait exceptionnel des Mara-18, l’un des gangs de Salvador les plus violents. « La Vida Loca » est un reportage brut et intime au cœur du gang Mara-18, c’est un reportage qui cherche à souligner l’exclusion sociale et la pauvreté qui mène encore aujourd’hui les jeunes Salvadoriens au crime. Il s’agit aussi et surtout de l’histoire d’une jeunesse oubliée.

Historiquement, le gang Mara-18 est né dans les années 80 dans les ghettos de Californie du sud aux Etats Unis. Mais rapidement, le gouvernement Américain renvoie des dizaines de milliers de membres de gangs vers le Salvador. Le pays était alors en pleine guerre civile (1980-1992) ce qui favorise alors l’insertion des gangs dans la société.

 

La Vida Loca (2008) Un film de Christian Poveda. Couleur, son, 90 mins. Filmé à San Salvador, Amérique Centrale.

LE GOUT DE LA DESTRUCTION

 

Les Maras vivent un mode de vie intrépide et brutal. Ils ne connaissent pas le sens de la pitié. C’est donc sans surprise que le nom de leur gang, « Mara », vient du mot « marabuntas ». Les marabuntas sont des fourmis carnivores d’Amérique centrale qui détruisent tout sur leur passage. Au Salvador, les Mara-18, partagent depuis des années avec d’autres gangs rivaux (comme les MS-13) la une des journaux pour la brutalité de leurs crimes.

C’est entre 11 et 17 ans que les jeunes rejoignent généralement le gang. Cette jeunesse Salvadorienne issue des ghettos n’envisage pas le futur et n’imagine pas de lendemain. « La vie est fatale en 18 » (La vida en la 18 es fatal) dit la chanson « Que Vayas con Dios Des mara-18 »

Au Salvador, il y aurait 60 000 jeunes qui auraient été recrutés comme membres Mara. Le réseau criminel des Mara-18 s’étend de l’Amérique Centrale aux Etats Unis. C’est au sein d’une société répressive et inégale que le Salvador est devenu le lieu de rivalités explosives entres les gangs les plus dangereux et meurtriers du monde.

 

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AU COEUR DU GANG

 

L’histoire de « La Vida Loca » commence en 2004 quand Christian Poveda contacte une cellule du gang Mara-18 et propose de prendre les membres des gangs en photo. Poveda, fasciné par la délinquance juvénile et les jeunes défavorisés, se mit à se passionner pour la bourgeonnante scène des gangs. Salvador était devenu le pays d’adoption du photographe, pays qu’il connaissait de l’intérieur depuis qu’il avait couvert la guerre civile. Il obtenu la confiance de la cellule, ce qui lui permit de les filmer pendant 16 mois.

« La Vida Loca » montre la vie quotidienne à l’intérieur d’un des cellules Mara-18 : la clique « La Campanera ». Cette cellule est composée de 50 adolescents et de jeunes adultes entre 16 et 18 ans. Ces jeunes voient les rues comme de véritables champs de bataille. Leur réalité est cruelle : ils se font tuer dans la rue et ils tuent, ils tapent et se font taper, ils subissent des violences de la part de la police, et leur quotidien est régi par de nombreux enterrements.

« Je leur ai proposé de les filmer pendant un an, je leur ai expliqué mes intentions. Je voulais montrer l’aspect humain des gangs, montrer qui ces jeunes étaient vraiment. Et ca les a intéressés » disait Christian Poveda au Los Angeles Times. « Le deuxième point dans ma proposition de documentaire, c’était justement de ne pas expliquer ce qu’était un gang, ne pas expliquer comment ils se forment, ni quelles sont leurs activités. Ce genre d’infos ne m’intéresse pas. Ce qui m’a intéressé, c’est l’aspect humain. Qui sont ils ? Pourquoi un gamin de 12 ans devient un meurtrier ? Pourquoi est il prêt à mourir avant d’avoir 20 ans ? »

 

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El BamBam, 26 ans, et La Lira (La Petite) 19 ans avec son fils de 4 mois, Cesarito.

 

Poveda a aussi fait des photos portraits des personnages qu’il a rencontrés. C’est sans jugement que se pose son appareil sur ces visages. Il tente de faire ressortir l’humanité, la dignité et l’émotion derrière les visages des Mara-18. Dans ses photos, on fait la connaissance de La Lira (la petite), une mère de 19 ans, qui a un tatouage gigantesque “18” sur le  visage. Il s’agit d’une punition de son propre gang pour ne pas avoir assassiné un membre d’un gang ennemi lorsqu’elle avait 16 ans. À côté d’elle, son fils de 4 mois, Cesarito et son père, El Bam Bam, 26 ans, l’un des plus âgés du gang. C’est lui qui était le tatoueur de la clique à laquelle il a appartenu pendant 12 ans. Il est décédé en 2012.

 

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La Chucky (19 ans) est une membre de Mara Calle 18. Abandonée par sa mère alors qu’elle n’etait âgé de seulement 6 jours, elle a grandit dans un orphelinat jusqu’à l’âge de 14 ans.

 

Si aujourd’hui, Christian Poveda n’est pas là pour nous parler de son reportage dans le monde des Mara, c’est que son investigation lui a coûté la vie. Le 2 septembre 2009, il a été trouvé mort dans sa voiture. Celui ci revenait d’une journée de tournage à La Campanera, une banlieue contrôlée par les gangs du nord de la capitale de San Salvador.

Même si, dix membres de gang et un ancien policier ont été reconnus coupables du meurtre de Poveda, sa mort reste controversée.  Un documentaire intitulé « Qui a tué Christian Poveda? » a même vu le jour. Avant sa mort, Poveda avait été approché par des gangs adverses qui le voyait comme un médiateur possible.

« Christian n’est qu’un parmi 10 qui mourront aujourd’hui » a écrit le le photographe Edu Ponce dans El Faro, un journal Salvadorien. « Si tu regardes assez longtemps dans la gorge du lion, il te mangera. »

 

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L’artiste tatoueur des Mara 18, El BamBam, en train de tatoeur El Moreno

 

LE TATOUAGE, SYMBOLE DE LOYAUTÉ

 

Connus et reconnaissables grâce à leurs vastes tatouages sur le visage, le tatouage est un véritable culte chez les Maras. C’est à la fois une initiation et un symbole de loyauté. Les membres les plus vieux et les plus actifs portent les tatouages les plus proéminents. Les numéros du gang sont gravés dans la peau, tel un logo. Les images de toile d’araignées, de barbelés en fil de fer, de démons à cornes et de tombes racontent leur histoire sur leur peau. Une histoire généralement chargée de la perte d’amis tués. « Tu te tatoues pour te rappeler de ceux que tu aimais qui sont morts » dit Augustin, un ancien membre de gang dans une interview sur Infosurhoy.com. « Mais certains se font des tatouages pour faire savoir aux autres membres du gang à quel point ils sont durs et coriaces. Le boss du gang ne t’autorise pas à te tatouer parce que tu en as envie ou parce qu’il le veut. Tu dois gagner le droit de le faire. »

Leurs tatouages sont un puissant symbole culturel, un serment de rébellion. Une rébellion ou le trafic de drogue, la prison et le meurtre sont monnaie courante. La vie du gang leur donne un sentiment d’appartenance, le gang devient substitut de famille, ainsi qu’une forme d’alliance contre un système qui ne leur a pas donné d’espoir. “La fraternité doit être la première vertu du gang” dit El Moreno, un membre de 26 ans du gang dans « La Vida Loca ».

 

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VIOLENCE ET CORRUPTION, UNE SPIRALE INFERNALE

 

En 2012, une trêve entre les Mara Salvatrucha ( MS-13) et les Mara-18 avait été possible. Elle avait été encouragée par l’église catholique et l’organisation des Etats Américain. La trêve avait fait diminuer le taux de meurtre au Salvador. Malheureusement ca n’a pas duré. Au Salvador, les choses ont empiré, entrainant une grande résurgence de la violence. Le taux de meurtres s’élève à 44 %  de plus en 2014 qu’en 2013. Le pays a l’un des taux de meurtres les plus élevés dans le monde, c’est la deuxième nation la plus meurtrière hors d’une zone de guerre.

Pour l’instant, la scène des gangs est à des années lumière de disparaitre. « Les enfants au Salvador sont fans des gangs, parce qu’ils n’ont rien de mieux à faire » dit Beto, un leader Mara.

« Les gangs sont le résultat d’une politique catastrophique utilisée au Salvador ainsi qu’aux Etats Unis” dit Poveda au Los Angeles Times en avril 2009. “ Il est important de comprendre que les Etats Unis n’y sont pas pour rien ». Derrière cette guerre des gangs se cachent les intérêts de l’industrie de la sécurité. Les Etats Unis investiraient beaucoup dans ce domaine en Amérique centrale. « L’industrie de la sécurité fait beaucoup d’argent. Les gens font de l’argent grâce à la violence, les armes à feu sont partout » confie Beto.

« Les autorités gouvernementales n’ont aucune idée du monstre qu’ils ont devant eux” dit Poveda, un jour avant sa mort, lors d’une interview avec le Los Angeles times. “ Personne ne peut nier que ce pays est le plus violent d’Amérique latine. Personne ne peut nier qu’il y a des corps partout inanimés dans la rue. C’est une vision d’horreur quotidienne. »

Il est clair de quel côté se trouvait Christian Poveda. Il défendait les « outsiders ». Malgré la cruauté, les fusillades et les morts, Poveda voyait ces hommes et ces femmes comme des victimes d’une société répressive, comme des négligés du système social.

Sans effort politique de la part du Salvador pour tenter de régler les problèmes d’une société hautement inégale, on peut s’attendre à ce que le gang des Maras grandisse et prospère. Leur violence est un cri sourd auquel personne ne répond. « On a gagné des batailles, mais la guerre continue” dit un membre du gang dans La Vida Loca. « C’est juste le début, la fin est lointaine. D’autres mourront mais le 18 vivra éternellement »

 

 ➜ « La Vida Loca », reportage de Christian Poveda

 

La Vida Loca

“La Wizard”, 27 ans, prénomée d’après la bédé ‘Marvel’. Une jeune mère de quatre enfants, ayant perdu son oeil après une bataille, est interviewé pendant La Vida Loca alors qu’elle suit des traitements pour remplacer son oeil avec un oeil de verre. Elle est fusillée et tuée lors du tournage de La Vida Loca.

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El Moreno, 26 ans avec « Eighteen » tatoué sur son dos.

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La Chucky (19 ans) et son enfant.

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